Max Blotas

Ma pratique se situe à la croisée artistique entre l’approche d’un historien et d’un ingénieur. J’évolue comme un opérateur, en créant des écosystèmes hybrides composés de machines, de sculptures, de peintures et de vidéo. Ces réseaux recréent des motifs et des espaces issus de mythologies contemporaines ou passées. D’une boîte de nuit souterraine un peu glauque (Private Eye, 2026), à un temple égyptien où aurait coulé une fontaine de vin au IIIe siècle avant notre ère (Ad Aegypti, 2019), à des espaces urbains abandonnés (T – 12 hours, 2023) ou d’un open space dans une tour de bureau des années 80 (Alias, I wish you farewell, 2023), mes œuvres se fondent sur des lieux précis que ce soit pour en révéler la nature secrète et impalpable ou pour réactiver dans l’espace un événement passé. Mes installations fonctionnent en réseau, comme des machines autonomes dotées d’une vie propre et de leurs propres cycles. Ces modules, pensés en des circuits fermés, rejouent à l’infini les lois physiques du mouvement et du temps. Que ce soit dans un rapport dialectique évident comme la transsubstantiation d’un liquide sous nos yeux ou à travers un prolongement métaphorique : la reproduction d’un vestige de Pompéi éclairé de manière identique à celle du site archéologique. Chaque œuvre fonctionne comme un ersatz du monde où l’air, l’eau, la lumière et le mouvement même de toutes choses seraient simulés. Les outils de la science ne sont plus utilisés pour leur fonction première. En effet, là où ils devraient être outils d’exactitude, de précision et d’efficacité, tout est fait pour leur redonner un caractère aléatoire, autonome, et par là-même magique. Les câbles, le mouvement des fluides, les moteurs font corps dans l’espace, de manière visible, comme pour révéler les connexions secrètes entre les différents éléments du module. Chacune de mes œuvres s’empare d’un lieu comme un virus s’empare d’un corps, comme une plante invasive. Les câbles mêmes se transforment parfois en ronces maléfiques tout droit sorties d’un conte. Tout ce qui est caché est alors révélé sous un autre jour, donnant à voir une réalité qui laisserait la porte grande ouverte aux rêves de fictions, aux imaginaires miraculeux, aux visions fantasmées de l’histoire. Car c’est avant tout d’histoire qu’il est question. De vestiges, de traces concrètes mais également de légendes. Comme si la science et la croyance étaient toujours mises en doute à l’intérieur de mes pièces et que c’est dans cette brèche que tout mon travail s’engouffrait. Chaque œuvre est pensée comme un ensemble d’éléments et de signes, qui font traces et qui attestent de l’existence de certains phénomènes à priori impossibles à saisir. En cela mes pièces possèdent toujours un statut hybride, à mi-chemin entre la résolution d’une expérience et l’incarnation physique du miracle. Mon œuvre toute entière est sous-tendue par l’idée de preuve, d’archive comme si les machines elles-mêmes devaient répondre à l’exigence du temps qui passe, qu’elles devaient toujours capturer quelque chose de l’époque, de leur existence dans un lieu même à un temps donné. L’activité de la machine ou son environnement immédiat est toujours capté et enregistré avec des processus vidéo, qui ont autant à voir avec le film que la caméra-surveillance. Comme le dit Régine Robin : « Les sujets reposent dans les archives, toujours inconsolables, jamais autorisés à parler. Ils sont discutés, mais ce qu’ils contiennent de matérialité tombe dans l’oubli. Leur discours ne peut être restitué que sous la forme de document judiciaire (…) il ne peut être ressuscité, représenté ou reconstitué. Il ne peut qu’être déplacé, re-produit par la narration, par la fiction ». En cela ma pratique déplace la manière d’envisager l’histoire et l’archéologie contemporaine. Elle s’inscrit davantage dans une histoire mythologique et légendaire où la réalité d’un lieu, d’une situation, d’un objet connu de tous était toujours mise en doute par la présence magique du vivant. Que ce soit l’apparition de fourmis qui envahissent un sac à main, la présence d’une pièce cachée dont seul le son nous parvient, la transformation d’une boisson industrielle en eau claire devant nos yeux, c’est comme si les sculptures que je crée devaient répondre à un souhait secret, à un vœu imaginaire que chacun pourrait faire.